HUYGHE et BARBES: l’intellectuel moderne doit être polyvalent.

L’intellectuel moderne doit être polyvalent, il est capable de produire un travail « théorique », d’écrire un roman ou de faire du grand reportage, d’écrire un manifeste humanitaire, de briller par ses qualités télégéniques sur un plateau « d’Apostrophes » ou encore de réagir à chaud à un fait divers qui pose bien sûr un problème de société, de traiter de la dernière petite phrase de Barre, de peinture ou de la libération de la femme. [ La soft idéologie – Huyghes et Barbès- Ed. R. Laffont 1987] 

Je n’ai rien contre la polyvalence. Elle s’inscrit dans la tradition française de Diderot à Sartre ou Aragon en passant par Victor Hugo, Camus, mais aussi Claude Lévi-Strauss. A l’étranger de même, pour n’évoquer que la littérature hispano-américaine du XX° siècle, nous rencontrons des gens tels que Mario Vargas Llosa, Jorge Amado ou Gabriel Garcia Marquez qui, dans leurs romans, leurs conférences ou  leurs prises de position, ont posé ou posent inlassablement la question du sens dans l’univers médiatique actuel livré à l’immédiateté donc à la superficialité. Médiatisation forcenée qui fait le lit de quelques pseudo philosophes que chacun connaît, véritables dealers intellectuels,  dont l’objectif premier est de hanter les plateaux de télévision  en répandant les incantations bien en cours pour en tirer gloire factice et bénéfice substantiel auprès de ceux qu’ils ont bien servis.

Je viens de (re)lire successivement Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss et Cent ans de Solitude de Gabriel Garcia Marquez,écrivains, romanciers, personnalités particulièrement reconnues, certes, mais qui illustrent parfaitement un univers (étude-reportage pour l’un, narration aux confins du fantastique et journalisme pour le second) riche de réflexions reflétant la vie dans toute sa complexité. L’éclectisme  n’est donc pas inévitablement synonyme de superficialité. Ils ont été suffisamment décriés l’un et l’autre pour avoir combattu les poncifs et autres truismes.

Si Tristes Tropiques n’est pas un roman, le livre se lit comme tel. Il n’a rien de  la thèse ou de l’exposé abscons  d’un ethnologue fraîchement issu de l’université. Il se penche sur l’observation des civilisations premières tout en ne se satisfaisant pas du constat scientifique froid et distancié. Il n’est pas autobiographique bien qu’évoquant les voyages et les réflexions personnelles de l’auteur au cours de ses incursions au sein des tribus amérindiennes. Il n’est pas purement narratif mais le récit de l’aventure vécue attise notre curiosité au fil de la lecture. Il n’est pas non plus essai philosophique bien que portant un regard aigu sur la condition humaine de façon générale.

C’est  pourquoi je ne peux que céder au plaisir de partager, avec ceux qui liront ces quelques lignes, la réflexion finale, en guise de clausule, de l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss et les inciter à le (re)lire eux aussi:

En tant qu’ethnographe, je cesse alors d’être seul à souffrir d’une contradiction qui est celle de l’humanité tout entière et qui porte en soi sa raison. La contradiction demeure seulement quand j’isole les extrêmes: à quoi sert d’agir, si la pensée qui guide l’action conduit à la découverte de l’absence de sens? Mais cette découverte n’est pas immédiatement accessible: il faut que je la pense, et je ne puis la penser d’un seul coup. Que les étapes soient douze comme dans la Boddhi; qu’elles soient plus nombreuses ou qu’elles le soient moins, elles existent toutes ensemble et, pour parvenir jusqu’au terme, je suis perpétuellement appelé à vivre des situations dont chacune exige quelque chose de moi: je me dois aux .hommes comme je me dois à la connaissance. L’histoire, la politique, l’univers économique et social, le monde physique et le ciel même m’entourent comme des cercles concentriques dont je ne puis m’évader par la pensée sans concéder à chacun une parcelle de ma personne. Comme le caillou frappant une onde dont il annelle la surface en la traversant, pour atteindre le fond il faut d’abord que je me jette à l’eau.

Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l’humanité d’y jouer son rôle. [Pocket Poche- coll. Terre humaine- p. 495]

  Quelle belle leçon d’humanisme publiée en 1955! La pensée de Lévi-Strauss n’a pas pris une ride et la rappeler à ceux qui nous dirigent aujourd’hui, à quelque niveau que ce soit, pourrait ne pas être inutile.

Je reviendrai dans un second temps sur un autre chef d’oeuvre incontournable, celui de Gabriel Garcia Marquez: Cent ans de solitude.

BALZAC, ROSTAND et l’ELEGANCE

« Toute la vie, ou toute l’élégance qui est la vie, réside dans la taille » ainsi s’exprimait la Muse du Département  selon Honoré de Balzac.

Fort de cet adage qui ne demandait qu’à être mis à l’épreuve, j’ai troqué mon vieux portable, téléphone propre à téléphoner et surtout à recevoir des appels aux heures des repas, contre un très élégant smartphone naturellement grande taille, tout de noir vêtu (hommage à un maître ruthénois), dénommé « rainbow » donc susceptible d’iriser l’écran de tons chatoyants et qui, toutefois, m’est rapidement apparu fait pour l’oeil plutôt que pour l’oreille.

Il faut dire qu’en cela j’avais cédé à l’affectueuse pression de mon entourage me faisant benoîtement remarquer que mon vieux Samsung était quelque peu ringard, donc moi de même, et que mon conservatisme, fort surprenant chez un adepte de principes révolutionnaires, était plutôt de mauvais aloi.

C’est dès lors, muni de mon nouvel appareil, que les choses se compliquèrent. Moi-même, comme certains de mes contemporains, demeurant contre vents et marées un inconditionnel de la chose écrite… et répugnant à pianoter aveuglément sur un clavier…, après avoir vainement cherché sur le livret quelques explications étrangement absentes, j’ai finalement dû me résoudre à me lancer dans des tâtonnements improbables.

Ainsi, « naviguant »  entre 23 heures et minuit et le smartphone m’imposant ses fantaisies, j’ai involontairement quelque peu perturbé le repos réparateur d’un certain nombre de mes « contacts »qui, au deuxième ou troisième appel, ont fort peu goûté mes prouesses numériques et m’ont voué aux gémonies de façon fort peu élégante et en grand format.

Ma consolation s’il en est une: désormais je sais approximativement utiliser un smartphone et, personnellement,je demeure convaincu, comme le déclamait Cyrano que: « Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances » n’accordant qu’une confiance toute relative à la technologie.