Thomas More ou George Orwell: Utopie ou Big Brother?

Thomas More, homme politique, chancelier du roi Henri VIII, condamné à mort en 1535 pour avoir dénoncé le despotisme religieux de son souverain grand rival de François 1°, est né le 7 février 1478. La célébration de son 540° anniversaire, saluée par la presse, donne l’opportunité de dire quelques mots sur une personnalité, ami de Erasme, humaniste, auteur d’une oeuvre fondatrice dont le titre a traversé plus de cinq siècles.

En effet, de même qu’on n’a pas oublié « l’Abbaye de Thélème » (du grec signifiant volonté de Dieu) de François Rabelais , premier écrit français faisant référence à l’utopie dans Gargantua (1534), on a tous en tête le titre de l’ouvrage de Thomas More « Utopie »(1519) bâti sur le grec U signifiant non et le grec topos signifiant lieu (donc lieu fictif traduit généralement par bon lieu)  tant le concept qu’il développe, la construction d’une société idéale dans l’île isolée éponyme, (isolée comme l’est l’abbaye de Rabelais),   a marqué les esprits.

Depuis, traversant les époques, la notion d’utopie a donc été reprise, d’abord par Rabelais lui-même, puis par tous ceux qui aspiraient et aspirent encore à un ailleurs idéalisé dont l’antithèse, la contre-utopie, tend à montrer la déshumanisation de rapports sociaux conditionnés par les puissances financières et/ou technologiques.

Cette contre-utopie a aussi fait l’objet de nombreuses fictions telles entre autres « 1984 » de George Orwell tendant à déprécier toute utopie bâtie sur idées généreuses conduisant à créer un univers carcéral. On pourrait parler à ce propos de dystopie (mauvais lieu) antithèse de l’utopie, tant l’univers  de type stalinien campé par Orwell joue en contrepoint face à ceux qui évoquent des lendemains meilleurs et qui sont taxés au mieux de doux rêveurs, au pire d’autres épithètes servant généralement à qualifier les oiseaux des îles.

Est-ce pour cela que nombre de nos penseurs bien-pensants se réfugient dans l’utilisation d’un troisième concept, n ‘hésitant pas à user et abuser de l’oxymore « utopie réaliste »: ni eau chaude ni eau froide,  la politique du « ni-ni » qui se satisfait de l’eau tiède et en use pour masquer une réalité quotidienne plus dure. Une façon d’ouvrir le parapluie ou de faire passer la pilule, n’est-ce pas?

A contrario, revenons-en à Thomas: « N’est-elle pas ingrate  la société qui prodigue tant de biens [à une foule de nantis] qui ne savent que flatter  quand d’autre part elle n’a ni coeur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manoeuvre…sans lesquels il n’existerait pas de société… ». Il ajoutait à propos de cette classe: « Elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d’eux plus de travail et de profit; et dès qu’ils faiblissent sous le poids de la maladie ou de l’âge…elle les récompense en les laissant mourir de faim… »  et dans la seconde partie du livre:« En Utopie au contraire où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien une fois les greniers remplis. Est-il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence? » (traduction Karine Fillette 2015) On comprend que Saint Simon, Proudhon ou  Marx  aient pu y puiser des sources.

Quant à moi, j’opte pour « La possibilité d’une île » (2005), titre d’un roman de Michel Houllebecq, même si mon île tendrait à se confondre plus volontiers avec celle de Thomas More qu’avec celle du Goncourt 2010 qui lui, malgré son talent d’écrivain, ne m’incite pas à partager son univers obsessionnel.