C’est le privilège de l’âge que de pouvoir évoquer, tel que je l’ai fait pour Paul Chemetov, des personnages qui ont marqué l’existence à des degrés divers. Aujourd’hui je souhaiterais évoquer la mémoire d’un de mes anciens profs de lettres devenu ami, habitant près de Druelle, chez qui j’allais parfois échanger quelques propos littéraires et quelques verres de prune – heureusement il n’y avait pas de contrôles routiers à mon retour vers les Costes Rouges.
Lorsque j’étais dans les classes terminales du Bac il y a de cela bien longtemps, André, puisqu’il s’agit de lui, ne cessait de nous citer cette « Pensée » de Blaise Pascal publiée post-mortem- en 1670– demandant l’indulgence de ses lecteurs: « je n’ai fait cette lettre si longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte. » Utile réflexion qui m’a convaincu de la nécessité de la concision (vs le verbiage) afin de capter la réflexion du lecteur plutôt que de l’endormir face à des des développements plus ou moins oiseux.
Je me suis toutefois souvent demandé si ce n’était pas chez lui tout autant qu’une volonté pédagogique celle de ne pas se laisser submerger par les corrections interminables de nos copies afin de pouvoir bénéficier de suffisamment de temps pour laisser libre-cours à ses envies bucoliques -telles celles de Virgile – vouées à la contemplation des bergers er de leurs troupeaux.
Quoi qu’il en soit, j’en ai gardé le goût des brèves, de la pensée concentrée qu’on capte vite mais qui ensuite oblige a posteriori à la réflexion, au décriptage oserais-je, dire, et au débat intérieur.
C’est pourquoi, en novembre dernier, j’avais déjà évoqué l’académicien Dany Laferrière :’Un certain art de vivre » (Grasse). Aujourd’hui, suggérée par jean-Emmanuel Ducoin (bloc- noteur dans l’Huma), je me suis livré à la lecture de « BREF » de Régis Debray (Gallimard janvier- 2024- 78 pages).
Pour la bonne bouche, voici quelques extraits d’anotations puisées dans cet opus:
- La JOCONDE nous rappelle ce qu’il faut de reproductions pour devenir unique. Et d’unicité pour rester comme vous et moi, n’importe qui.
- Compliqué de faire simple. Cela demande toute une vie , et encore.
- Après l’avenir, la politique,la mission, le programme, on a le foot, le parc Disney,le fitness, la croisiére.On ne remplace pas mais c’est plus amusant.
- On rêve tous d’être quelque chose. C’est devenir quelqu’un le plus difficile, d’autant qu’on aurait bien aimé, avant de mourir,savoir qui au juste.
- Dans les deux dates, naissance et mort, qui résumeront notre séjour ici-bas, nous n’aurons été strictement pour rien. Une raison de plus pour baisser le ton.
- Partir du rouge, virer au rose, un brin de tricolore, et un peu de bleu pour finir. Le bon plan de carrière change de couleur au fil des ans. Le monocolore va dans le mur. Le polychrome aussi y va, mais en sauvant les apparences.
Souvent frappées au coin du bon sens par un personnage dont l’idéal de jeunesse l’avait conduit à partager l’aventure du CHE et de Fidel, faut-il voir en lui une succession de désenchantements? Peut-être pas mais: « Démoralisant, l’écart qui se creuse entre le but visé à 15 ans et le but atteint à 80. Avec le suicide à mi-chemin, on aurait pu au moins garder le moral » écrit-il p. 25. (sic)