La FONTAINE: Selon que vous serez puissant ou misérable…

La Fontaine est hélas toujours actuel. A l’heure où la criminalisation de l’action syndicale, à la suite d’une chemise déchirée à Air France, fait la une de toute la presse bien pensante, le sort des 2900 familles dont la vie sera elle-même déchirée ne suscite guère l’émoi des mêmes journalistes-aux-ordres et du gouvernement. Celui-ci n’a pas hésité à qualifier de fauteurs de troubles, voire de voyous, la dizaine d’employés coupables de lèse-textile et à les faire transférer, à 6 heures du matin, de leur domicile au commissariat pour garde à vue, cela aux yeux de leurs enfants, comme de vulgaires bandits.

Dans le même temps, pour s’en tenir à l’actualité récente, le PDG de Volkswagen, fraudeur notoire, est limogé avec un matelas confortable de 25 millions, mais il faut découvrir l’information dans les entrefilets des quotidiens. Combien toucheront les licenciés d’Air France? Cherchez l’erreur: « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». 

Face à ce déchaînement médiatique, quelques rares journaux font encore exception. Dans un entretien à l’Huma du vendredi 16 octobre, à propos de son livre récemment paru : Les Irremplaçables [Gallimard], Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, tente d’apporter un éclairage intéressant autour de la question de l’emploi, des licenciements et de la formation citoyenne.

Au centre de cette réponse un diagnostic, je le résume: » L’Etat de droit tel que nous le connaissons depuis ces dernières décennies, avec la crise de l’Etat providence, met en danger les sujets que nous sommes. Dans le monde du travail, nous assistons à une précarisation des métiers, des statuts et partout à une dérégulation de la finance. Ces impératifs de performance et de rentabilité nous donnent le sentiment que nous sommes remplaçables, mis à disposition, soumis à l’obligation de flexibilité comme l’est une marchandise ou un robot….L’Etat de croit qu’il peut détruire les individus-sujets sans que ce soit impactant pour lui-même (or) le sujet se retrouve avec un moi érodé, incapable de faire lien. Dès lors il n’a plus la capacité, ni la volonté, ni le désir de la fraternité et de la solidarité. Il survit. Les individus rongés par le découragement ne croient plus dans l’Etat de droit, ils n’attendent plus rien de lui, et se tournent insensiblement vers des régimes de repli, Xénophobes, populistes. Ce n’est pas seulement l’individu qui disparaît, c’est l’Etat de droit lui-même qui court à sa perte parce que le seul sujet qui se soucie de l’Etat de droit, jusqu’à nouvel ordre, c’est le sujet émancipé. »

Elle n’est pas nouvelle, mais cette analyse a le mérite d’être formulée dans un langage clair, de correspondre au mal-être général dans l’emploi, à la crise de la citoyenneté dans les cités, et d’expliciter exactement  la façon dont en France et en Europe nous voyons croître le danger de l’extrême droite, danger qui, pour ceux qui veulent bien avoir quelques réminiscences ou connaissances historiques, donne le frisson. Je sais bien que l’histoire ne se répète pas à l’identique mais tout de même il y a matière à réflexion.

En forme de réponse, Cynthia Fleury propose l’irremplaçabilité. Elle formule le concept d’individuation qui s’oppose à l’individualisation: « Il faut s’entendre, dit-elle, sur ce qu’est un individu. Ce n’est pas le fruit de l’individualisme mais d’un processus d’émancipation résultant du lien avec les autres… C’est tout simplement la tentative de l’engagement et de la responsabilité, c’est la charge que l’on accepte de prendre. On décide alors d’être au monde et de se lier avec les autres ».

« Quelle meilleure façon de se lier avec les autres, de construire un récit commun, que de mettre notre singularité, notre créativité, notre talent, au service de ce récit commun, d’être non en dénégation de nous-même mais au contraire d’être en continuité et de rendre l’individu acteur de la recherche de réponses nouvelles ». Pour cela: « le travail doit faire le lien avec l’émancipation et non pas avec la survie »‘.

« Cela suppose d’inventer le réel, ajoute-t-elle. Le théâtre social qui nous est imposé n’est pas le réel. C’est la capacité de mettre à nu la réalité sociale et ses semblants, de résister au pouvoir non par la violence mais par la déconstruction symbolique de la croyance religieuse que nous avons en lui. C’est comment inventer alors une politique autre qui ne passe pas par la fossilisation du pouvoir. C’est le défi de ce XXI° siècle. »

Il est ainsi des lectures rafraîchissantes, des fenêtres qui s’ouvrent sur un air vivifiant, mais qui demeurent trop confidentielles, masquées par la masse des parutions destinées à détourner la « part de cerveau disponible » [comme le disait le PDG de TF1 à propos de la publicité], vers des objectifs dont l’idéologie est conforme aux aspirations de ceux qui les financent.

Claude LEVEQUE: Du Bleu du Ciel au Bleu de l’Oeil

En été 1935, sur les Ramblas de Barcelone « la ville avait déjà un aspect inaccoutumé….Il y avait une animation bizarre, fugace parfois et parfois lourde…L’aspect de la ville, soudain en mal d’insurrection, était angoissant ». Henri Troppmann et son épouse Dorothea, alias Dirty, étaient témoins des prémices de la guerre civile qui allait déchirer l’Espagne un an plus tard: « Il y avait une série de coups de feu; une fusillade violente ébranlait l’air… » Leur ami Michel, anarchiste  venu participer à l’insurrection des grévistes, était tuéSeul moment de répit pour Henri: « La plage était déserte… Le ciel était immense, il était pur, et  j’aurais voulu rire dans l’eau ».

La même année, en novembre, à Francfort, les mêmes personnages croisaient un groupe de « Hitlerjugend, des enfants de dix à quinze ans vêtus d’une culotte courte et d’un boléro de velours noir [qui] marchaient vite, ne regardaient personne et parlaient d’une voix claquante. Il n’était rien qui ne soit triste, affreusement: un grand ciel gris qui se changeait doucement en neige qui tombe », démonstration prémonitoire d’un conflit qui ravagerait trois ans plus tard l’Europe et le monde. (Georges Bataille Le Bleu du Ciel 1935 publié en 1957- coll. 10/18)

Ces visions apocalyptiques d’une société sur le point de basculer dans le chaos, auxquelles correspond le parcours désabusé des personnages du roman, leurs tourments, leur mal vivre, leurs échecs, constituent « Un récit hallucinant, une dérive politique et amoureuse, un flux de rêve et de réalité jamais ne se séparant »  ainsi que l’écrit Benoît Decron, conservateur en chef du patrimoine, dans le catalogue d’ouverture de l’exposition temporaire  Le bleu de l’Oeil de Claude Lévêque au musée Soulages.

Il n’y a rien de plus subjectif que le bleu de l’oeil. Aucune vision apaisante. Au-delà se révèle la personnalité de l’observateur, sa culture si par culture on entend sa propre capacité à dire le monde et les autres, sa sensibilté.

Peut-être émane-t-il du Bleu de l’Oeil de C. Lévêque une réminiscence du Bleu du Ciel. Citons à nouveau Henri, le héros de G. Bataille: « Je vis le ciel étoilé par-dessus ma tête…il y avait des étoiles…un nombre infini d’étoiles…Quand j’étais enfant, j’aimais le soleil: je fermais les yeux et à travers les paupières il était rouge. Le soleil était terrible, il faisait songer à une explosion. Etait-il rien de plus solaire que le sang rouge coulant sur le pavé,comme si la lumière éclatait et tuait? Je les fermais pour me perdre dans ce bleu brillant » (Le Bleu Du Ciel p. 131)

Benoît Decron évoque aussi une autre source d’inspiration de l’artiste, La Grande Chute de Peter Handke, telle ce passage: « soudain le ciel était devenu bleu. Il n’était pas seulement bleu, mais bleuissait et bleuissait…ce bleu-là faisait resplendir la forêt tout entière ». 

Ces sources littéraires, évoquées par l’artiste lui-même, éclairent l’oeuvre et sont à l’origine du réel choc visuel et émotionnel qui saisit le visiteur dès sa première approche in situ du paysage dans la salle des expositions temporaires du musée.

bleu

En effet, lorsqu’on a franchi le partie surbaissée du plafond qui le masque, le paysage s’ouvre brusquement dans sa globalité au regard, cela dans une explosion de couleurs qui contrastent violemment avec le noir des versants latéraux…. une inversion des couleurs et des éléments: un embrasement de coucher de soleil qui contraste avec la liquidité bleutée du sol reflétant les néons latéraux comme autant de formes décharnées, un paysage noir masqué qui ne laisse apparaître que la dentelure des cimes, des lignes de fuite qui nous renvoient à des infinis céleste et abyssal, déstabilisant par leur profondeur nos repères spatiaux, le tout souligné par une dominante de l’eau et du feu, un effacement spectral de la terre et l’absence du « conformiste et très consensuel bleu de l’air » qui habituellement se fond dans le paysage, comme l’analyse Michel Pastoureau (Le Petit Livre des Couleurs- Points).

A quelques jours du terme de cette exposition temporaire, ces quelques lignes puissent-elles vivement inciter les lecteurs de ce blog à se rendre, s’ils ne l’ont déjà fait, au musée Soulages pour pénétrer  (c’est le terme pertinent) dans une oeuvre qui mérite qu’on s’y immerge comme le méritent aussi l’autre réalisation Châtiment de Claude Lévêque au musée Fenaille et l’exposition L’Oeil du Collectionneur au musée Denys-Puech, trois aspects du pôle muséal ruthénois témoignages de l’exceptionnelle qualité de la programmation 2015.

Victor HUGO: CLAIR DE LUNE

« La lune était sereine et jouait sur le flots,

La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,

La sultane regarde, et la mer qui se brise

Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots.

 

De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.

Elle écoute…Un bruit sourd frappe les sourds échos.

Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,

Battant l’archipel grec de sa rame tartare?

 

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,

Et coupent l’eau,qui roule en perles sur leur aile?

Est-ce un djinn qui là-haut siffle d’une voix grêle

Et jette dans la mer les créneaux de la tour?

 

Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes?

Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,

Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé

D’un lourd vaisseau, rampant sur l’onde avec des rames.

 

Ce sont des sacs pesants, d’où partent des sanglots.

On verrait, en sondant la mer qui les promène,

Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine.

La lune était sereine et jouait sur les flots. »

                           Les Orientales 2 septembre 1828

 

Mêmes lieux, même sauvagerie:185 ans et le poème n’a pas pris une ride. Comment mieux dire que Victor Hugo ce qui se passe au large de l’île de Cos: la cruauté, l’indifférence, le sectarisme religieux et la monstruosité humaine toujours d’actualité en ce début de XXI° siècle.

Si la seule photo d’un enfant peut (r)éveiller en nous la compassion, si le rapprochement avec le « Dormeur du Val » n’est pas exactement pertinent car ce dernier était tout de même un soldat, comment en arriver aux vraies questions. Ainsi le pseudo état islamique ne fabrique pas d’armes, qui les lui vend? Qui réalise des profits colossaux sur le dos des populations? Quels intérêts pétroliers avons-nous dans le secteur? Qui a provoqué l’anarchie en Libye laissée aux mains de tribus mafieuses? Au-delà des bombes que nous envoyons sur les populations, quelles approches pour un règlement politique négocié avec les forces progressistes que les dictateurs tentent d’écraser dans ces pays?

Dénonçons la tartufferie des chefs d’états et le tri sélectif parmi les candidats à l’immigration. La France a toujours reçu au cours de son histoire, sans remonter aux calendes, Espagnols, Italiens, Polonais, Serbes, Maghrébins, Africains et même un million et demi de « rapatriés d’Algérie ». Cela lui a donné chaque fois une vigueur économique et une ouverture culturelle qui ont largement déployé son rayonnement. Elle devrait s’enorgueillir d’ouvrir largement ses frontières. Ne pas le faire serait un affront national à notre tradition républicaine.

 

Brèves de juillet-2-

Quatre Saisons (suite) Ecole Jean-Laroche
Alors que j’estime tout-à-fait pertinente la dénomination Jean Laroche pour l’école en construction au regard de ce que fut l’investissement de cette personnalité en tant qu’enseignant et secrétaire de mairie au service de la commune, j’ai pu lire dans Centre Presse du 27 juillet, à propos de l’avancement sans problème des travaux: « une véritable fourmilière s’active entre les différents corps de métiers pour parachever ce que certains ont qualifié par le passé de chantier pharaonique de quelque 6,4 M€,dossier pour lequel le maire Jean-Philippe Kéroslian n’a jamais caché son désaccord et son embarras ».
Voilà effectivement un point de vue qui s’écarte singulièrement de la continuité républicaine dont je parlais précédemment. La municipalité fait contre mauvaise fortune bon (ou pas bon) coeur or toute école de cette dimension, à effectif égal, entre dans cette fourchette de prix. Le choix effectué n’était pas le plus onéreux au regard du rapport qualité/prix et je persiste à penser que quand ce bâtiment sera réalisé il constituera qualitativement un espace exemplaire au service des enseignants et des jeunes castonétois(es) dont ils auront en charge l’éducation.
Une réalisation de cette importance, conçue pour les 40 ou 50 années à venir, s’inscrit dans le cadre d’une réelle utilité publique. Serait-elle trop belle et trop dispendieuse? Peut-être certains auraient-ils préféré  s’en tenir au rafistolage de la précédente école du stade, passoire thermique vieille d’un demi-siècle, ou à la construction d’un bâtiment minimal répondant tout juste aux besoins,  ou encore à l’abandon de ce type d’investissement au bon vouloir du privé?
Il n’est pas inutile de rappeler que les municipalités conduites précédemment par MM. Rey puis Geniez s’étaient illustrées par une action reconnue et saluée de tous en direction des écoles publiques d’Onet. Je souhaite que cela se poursuive. Je déplorerais personnellement que ce type de polémique puisse perdurer car je la considère comme relevant d’une époque qui devrait s’avérer heureusement révolue ce qui semble ne pas être dans l’air du temps.

Brèves de Juillet -1-

Quatre Saisons quartier prioritaire de la politique de la ville

Une démarche initiée par la CAGR, il y a plus de 2 ans, à la suite d’un travail statistique  sur l’habitat, confirmait que dans ce quartier d’Onet le Château (comme dans quelques autres de la ville centre) existent d’importantes inégalités de revenus et un taux de chômage élevé dépassant parfois les 30%. Elle avait permis, en juillet 2014, que soit retenu par le Ministère de la Ville, pour les Quatre Saisons, le principe de quartier prioritaire, à l’instar de Villefranche de Rouergue ou de Auch, parmi moins de 1800 sites au plan national contre plus de 2500 antérieurement.

  Après un travail de mise en forme du programme à réaliser, a eu lieu, le 24 juin dernier, la signature officielle  du contrat piloté par l’Etat en la personne du Préfet, par Rodez Agglomération  en la personne de son Président et par la commune d’Onet le Château en la personne de son Maire, ainsi que par divers partenaires associés.

Tout naturellement, ayant été pour partie à l’origine de cette volonté politique lors du précédent mandat, cela grâce à la participation active des services de l’agglomération, bien que je puisse regretter que d’autres quartiers n’aient pas été retenus, je me réjouis de voir que la démarche a résisté aux changements électoraux et je salue ce type de continuité qu’on qualifie de républicaine qui traduit tout simplement la prise en considération  d’une nouvelle volonté de citoyenneté.

Chacun sait qu’en ces temps de disette budgétaire à laquelle sont soumises les collectivités territoriales, la manne financière attendue sera plus que modeste. Cependant, cette initiative permettra de mieux mobiliser les crédits de droit commun. De plus, au-delà des objectifs qui sont définis en matière de réussite scolaire, de cadre de vie, d’insertion professionnelle, d’accès aux droits,aux soins et aux services,de gestion urbaine de proximité pour un mieux vivre ensemble, je souhaite retenir l’idée obligée de la création d’un conseil citoyen car ainsi en a décidé  le législateur.

Il m’apparaît qu’il s’agit là d’une avancée notoire car ce conseil sera composé pour part de 50% de représentants des habitants tirés au sort à partir des listes électorales de la commune. Jusqu’à ce jour,  en matière de politique de la ville, trop de décisions avaient été prises « d’en-haut », se  révélant inefficaces car, malgré une volonté louable, elles ne répondaient pas aux besoins immédiats des populations. Il en fut ainsi, par exemple, des programmes « démolitions-reconstructions »  très onéreux et mal acceptés alors que le premier besoin pour les gens vivant dans l’habitat  ancien était d’abord d’avoir un emploi et un salaire pour pouvoir vivre décemment et ensuite de ne pas être délocalisés afin de ne pas rompre avec leur entourage.

J’émettrais cependant un critique fondamentale. Sont exclues de ce tirage au sort les personnes ne figurant pas, pour diverses raisons, sur les listes électorales de la commune alors que bien souvent nombre d’entre elles sont les plus précarisées. Je crains fort que ces personnes ne continuent à se considérer comme écartées d’un processus dont l’objectif est pourtant de leur permettre de mieux s’insérer socialement. D’où la forte revendication du droit de vote aux élections locales pour les étrangers résidant depuis plusieurs années en France et assujettis comme tout le monde à la fiscalité locale. Revendication que mon Parti, entre autres, porte depuis longtemps et qui s’avère plus que jamais être une nécessité première.

Face à ces avancées, c’est hélas le moment qu’a choisi LA POSTE, sous prétexte de normes devenues obsolètes, pour supprimer le D.A.B. (distributeur automatique de billets) des Costes Rouges. Une forte pétition initiée au niveau du quartier, en particulier par le Front de Gauche, semble l’avoir, d’après un communiqué, conduite à revoir sa position. Espérons que ce n’est pas que de façade car personne ne comprendrait que sur Onet, alors qu’un quartier est pris en considération dans une politique d’avancée sociale, un autre soit délaissé par le service public avec toutes les conséquences que cela entraînerait pour  l’activité commerciale et la vie quotidienne des habitants. On entrerait dans le domaine de l’inacceptable.

Encore un triste mois de juin

Après un mois de février éprouvant qui a vu Jean Rigal puis Bruno Bérardi nous quitter, il y a une semaine c’est Jean-Albert Bessières qui, à son tour, nous a laissé à notre propre solitude car c’est un très proche compagnon de route qui vient de disparaître.

Adieu l’Ami, Adieu Camarade, « C’est un joli nom Camarade », chantait jean Ferrat. C’est le nom que l’on donne à ceux qui partagent un même idéal. Pendant des années, cette camaraderie muée en amitié nous a unis dans la grande famille de ceux qui refusent la fatalité, dans la famille de ceux qui luttent parce qu’ils vivent.

Cette lutte, cette vie, tu les as  vécues jusqu’au bout. A peine y a t-il quelques jours, tu nous disais : « je dois aller signer des documents en mairie », cela malgré la fatigue, cela malgré la maladie contre laquelle tu as lutté jusqu’au bout. Tu as lutté contre  la maladie comme tu luttais contre l’injustice, comme tu luttais à la tête de ton syndicat pour le respect des droits dans le travail, comme tu luttais dans le Parti pour le respect  humain. Tu voyais, en tant que citoyen, dans  ton engagement politique le prolongement de tes luttes syndicales et ton rôle d’élu te paraissait fondamental.

Depuis ta retraite, tu t’y investissais totalement  avec pour objectif la défense et la promotion du service public  auquel tu avais consacré ta vie professionnelle. Ce service public, tu le voulais porteur de l’égalité des chances, de l’accès pour tous aux besoins nécessaires à l’existence, du développement et de l’équilibre des territoires, qu’ils soient urbains ou ruraux.

Bien que malade trop tôt, trop jeune, au moment où tu aurais pu prétendre à plus de liberté, à profiter davantage de la vie, tu continuais à porter en toi la volonté d’œuvrer pour un monde meilleur. Tu participais à la vie sociale et à la vie municipale en partageant avec chacun d’entre nous tes réflexions et ton expérience. Tu savais ainsi t’attirer le respect de nos jeunes adhérents aujourd’hui aux commandes de la section de Rodez. Tu étais le président des élus communistes et républicains de l’Aveyron. Tu étais encore candidat suppléant lors des dernières élections départementales, souhaitant ainsi, jusqu’au dernier moment, concrétiser ton engagement civique.

Jean-Albert, ton cœur, de trop avoir battu pour ton syndicat CGT ; de trop avoir battu pour ton parti, le Parti Communiste ; de trop avoir battu pour  Rodez et les Ruthénois qui te le rendent bien ; ton cœur ,de tant avoir battu pour ta famille, pour  ton épouse Liliane, pour  tes enfants et leurs conjoints, pour tes petits enfants dont tu nous parlais avec fierté ; ton cœur, de tant avoir battu pour affronter la maladie en toute lucidité, avec  courage,  « le courage, c’est aimer la vie et regarder la mort d’un regard tranquille » disait J. Jaurès ; ton cœur, de tant avoir lutté, s’est  finalement arrêté lundi matin, alors que tu dormais encore , mais tu demeureras présent dans le nôtre qui éprouve l’immense vide de ton départ.

Ainsi, adieu camarade, adieu l’ami de longues années de luttes, de déceptions et d’enthousiasmes. Que ta famille puisse trouver dans ces quelques mots un peu de réconfort. Nous sommes et serons à ses côtés. Quant à nous, de poursuivre tes engagements sera la meilleure façon de continuer à leur donner du sens, car ainsi que l’écrivait Louis Aragon : « Lorsque les choses ne sont plus, ne sont  qu’un souvenir, je vous le dis à vous qui avez encore le temps de profiter de cette leçon mêlant les rêves et la vie, il faut savoir  voir plus loin que soi ». Merci pour tout ce que tu as été, pour tout ce que tu nous as apporté et pour tout ce que tu demeureras en nous, Jean Albert.

Louis ARAGON : Je chante pour passer le temps.

« Je chante pour passer le temps

Petit qu’il me reste de vivre….. »

Louis Aragon : Nostalgie

Cependant, le temps fuit si rapidement qu’il ne nous laisse que peu le loisir de jouir des plaisirs de la vie ou  de méditer sur les événements qui font le quotidien de notre existence.

De petits problèmes matériels énergivores au farniente des « ponts » au soleil du littoral héraultais , ce mois de mai ne m’a laissé aucun instant pour mettre en forme quelques réflexions.

Pourtant il y aurait eu matière à dire, entre autres sujets, quant aux résultats des élections départementales. Sur Onet les candidats de droite, soutenus par la municipalité actuelle,ont été élus. C’est un fait incontesté. Toutefois, quand le maire,par voie de presse, estime que « grâce à ce score sans appel, nos concitoyens témoignent également de leur confiance envers l’action mise ne oeuvre depuis mars 2014 par la nouvelle majorité municipale que j’ai l’honneur de présider »,  je souhaiterais l’inviter à moins de triomphalisme et à un peu plus de réserve. Sur 7791 électeurs, ses candidats ont réalisé au 1° tour 1423 voix soit 18,27% des inscrits et au 2° tour 2022 voix soit 25,9% des inscrits. Les chiffres sont cruels. Tout juste un quart de l’électorat, c’est peu.

De plus, contre toute logique au vu des résultats du premier tour, s’ils ont été élus au second tour, c’est d’une part dû à l’abstentionnisme de nombre d’électeurs de gauche qui ont voulu sanctionner le gouvernement, d’autre part à de déplorables règlements de comptes à gauche.

A l’issue de ce scrutin, une seule conclusion s’impose: chacun devrait s’interroger sur la véritable portée de ces résultats, sur les véritables raisons qui poussent les électeurs à déserter les urnes et sur les risques qui en découlent pour la démocratie dans notre pays. Pour cela un brin de lucidité serait le bienvenu. Jean Jaurès disait aux lycéens d’Albi: « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ».

A contrario d’Aragon, je préfère dire avec Jean Ferrat:

« Il se peut que je vous déplaise

En peignant la réalité

Mais si j’en prends trop à mon aise

Je n’ai pas à m’en excuser

je ne chante pas pour passer le temps »

C’était lundi soir sur FR3, un émouvant hommage à l’artiste par Henry-Jean Servat pour qui  » Ferrat a appris aux gens à vivre debout ».

CHEZ A. BRETON : esthétique,surréalisme et histoire.

Dimanche 8 mars la douceur atmosphérique et un soleil radieux incitaient à enfin profiter d’une première échappée presque printanière, d’où l’objectif: visite de St Cirq Lapopie, la Rome du surréalisme dont André Breton était le très souverain pontife bien qu’il s’en défendît.

imagesSa maison, XIII° siècle, ancienne auberge des mariniers, paraît-il dénuée du plus élémentaire confort, et la vue qu’elle offre sur un méandre du Lot sont un enchantement chargé de l’histoire d’une passionnante aventure littéraire et humaine. Il y passa tous les étés jusqu’à sa mort. Il y écrivait en 1951 dans le livre d’or des Amis de St Cirq: « J’ai cessé de me désirer ailleurs… St Cirq a disposé de moi…Je crois que le secret de sa poésie…est le produit du plus rare équilibre dans la plus parfaite dénivellation des plans… ».

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Ce point d’équilibre si cher aux surréalistes, à la confluence des contrariétés et des contradictions, tel que Breton le définit dans le Manifeste: « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement. » A relire et à méditer.

Une incitation aussi à séjourner à St Cirq pour admirer cet équilibre et un « crève-coeur » (ARAGON) à considérer que cette maison est fermée, que toutes les archives qu’elle contenait, témoignages d’une époque si riche où Breton  avait côtoyé Aragon, Eluard, Desnos, Dali … et tant d’autres, et recevait à St Cirq Max Ernst, Gréco et Léo Ferré, ont été dispersées au gré des enchères.

Il FAIT UN TRISTE TEMPS EN CE MOIS DE FEVRIER

Entre tous (l)es tourments entre la mort et toi
Entre (le) désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et le malheur des hommes…
Pour tous les innocents qui haïssent le mal…
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure…
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre

Ce mois de Février est empreint d’une profonde tristesse. Cependant, quel plus bel hommage que de dédier ces quelques vers de Paul  Eluard à un grand acteur, grand humaniste, qui vient de nous quitter pour retrouver définitivement son sol natal. « un émigrant revient dans sa patrie, et moi je me souviens« ( Albert Camus).
Pour aussi ces deux compagnons de route aveyronnais, l’un ancien député, l’autre vice-président de l’agglo, qui, fidèles à leurs idéaux, ont toujours su faire entendre chacun leur voix et n’ont jamais emprunté des chemins sinueux même quand leurs objectifs s’avéraient extrêmement malaisés à atteindre. « Des hommes à tête d’homme » aurait dit Jacques Prévert. Je suis fier de les avoir connus, côtoyés, et je leur adresse mon plus chaleureux adieu.

 v

G. DELEUZE: la culture ou l’art d’inventer le peuple qui nous manque.

Si la culture consiste en la capacité à nommer les choses, à leur donner réalité à nos yeux, à apprendre le monde et surtout à exprimer nos attentes, nos aspirations: l’art d’inventer le peuple qui nous manque », disait Gilles DELEUZE, où pourrait-on en trouver plus pertinente attestation que dans le roman de Gabriel Garcia MARQUEZ Cent ans de solitude ?

C’est dans les livres qu’on apprend l’humanité bien mieux que dans la presse quotidienne ou les magazines, toujours à l’affût du « temps de cerveau humain disponible »(Le Lay – TF1) afin de nous vendre leur pensée unique, de nous détourner de toute forme de jugement critique, sautant d’un scoop à l’autre en écrasant le temps nécessaire de réflexion.

En décembre, venant de relire successivement Tristes Tropiques et Cent Ans de Solitude, j’avais évoqué le livre de Claude Lévi-Strauss. Je souhaitais aussi dire quelques mots sur le roman de Gabriel Garcia Marquez. Les événements du début janvier m’ ayant détourné de ce projet, j’y reviens donc:

Le roman brasse l’histoire reflétant la vie et les conflits d’un continent à travers une saga familiale qui convoque aussi bien le péché originel que les guerres de libération, le merveilleux et enfin le déluge.

Toute l’épopée des Buendia prend consistance à partir du petit bourg (mexicain?) Macondo et y trouve son terme:

Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques.

Un village qui n’existe pas mais qui devient, avec l’arrivée de José Arcadio Buendia et son épouse Ursula, l’épicentre de la naissance, de la vie et de la mort de toute civilisation. Un récit qui mêle réalisme, politique, guerres et coups d’Etat. Un récit qui mêle fantaisie, ubuesque et même magie en présence, au-delà de sa mort, du Gitan Melquiades. Un roman qui raconte aussi bien la répression terrible des ouvriers de la bananeraie que les aventures de plusieurs générations faites de ruptures, de sauts dans l’espace et dans le temps, d’enthousiasmes et de déchirements, tout cela sous l’oeil protecteur d’Ursula, l’âme de la tribu, qui du statut de jeune femme à celui d’aïeule devenue aveugle puis sourde, mithridatisée par les aléas de la vie, tient ferme son univers familial durant tout le siècle.

GABO,comme le surnommaient affectueusement les Mexicains, y révèle sa passion pour l’épopée, pour la fantaisie, et laisse courir son imagination dans une aventure qui emporte le lecteur dans une symphonie du Nouveau Monde dont on ne se lasse pas et se termine en apocalypse:

Aureliano (l’arrière petit fils) sauta encore des lignes pour devancer la prophétie et chercher à connaître la date et les circonstances de sa mort … Il avait déjà compris qu’il ne sortirait jamais de sa chambre car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes…et que tout ce qui était écrit demeurait depuis toujours irrépétible car aux lignées condamnées à Cent ans de solitude, il n’était pas donné sur terre de seconde chance.

Macondo et les Buendia, ainsi s’achève une histoire légendée ou une légende historisée qui accède à l’universel, une oeuvre totale  qui puise ses sources dans les histoires que son grand père racontait au romancier, un  ouvrage dont, citant Stendhal nous pourrions dire:

(Ce) roman est un miroir qui se promène sur une grande route.Tantôt il reflète à nos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route.

 Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte(Stendhal), est à la démesure de ses personnages hors normes. Gabriel Garcia Marquez est, incontestablement l’égal d’un Zola, un grand écrivain populaire, parmi  les plus lus dans le monde entier. Je vous invite à sa (re)lecture.